La Réciprocité dans des Coopérations Internationales entre l’Afrique et la France : le Cas des Relations entre Collectivités Territoriales

Gwenaëlle OGANDAGA
ENACO

RÉSUMÉ

La réciprocité occupe une place primordiale dans l’analyse d’un partenariat. Elle caractérise une situation d’équilibre des échanges et des bénéfices perçus ; elle constituerait un gage de durabilité des relations partenariales. La poursuite d’objectifs mutuellement avantageux s’avère être l’essence des coopérations inter-organisationnelles. Cependant cette mutualité n’est pas à appréhender au sens d’un équilibre et d’une équité stricte ; les coopérations entre collectivités territoriales du Nord et du Sud en sont des illustrations.

ABSTRACT

Reciprocity occupies an essential part in the analysis of a partnership. It characterizes a situation of balance of exchanges and returns; it would constitute a security of durability of the partnerships relations. The aim of mutually advantageous objectives seems to be the essence of inter-organizational cooperations. However, this mutuality may not be considered as a balance and a strong equity. Cooperations between North/South local authorities are some illustrations.

1. Introduction

La réciprocité garantit l’équilibre et la cohésion sociale (Simmel, 1950 ; Beaucage, 1995) ; elle est créatrice de lien social (Polanyi, 1977). En tant que norme (Gouldner, 1960 ; Manatschal, 2015), elle correspond à une obligation morale intériorisée par les acteurs et comprend une dimension temporelle : on vient en aide à ceux qui nous ont aidés dans le passé. Ainsi, bien au-delà des théories de l’échange, la réciprocité constitue la base de toute forme de coopération dans la société (Nowak et Sigmund, 2000). Selon Mauss (1925)1, elle s’inscrit dans le principe du don et du contre-don. Nous nous proposons ici de l’observer dans le cadre de relations inter-organisationnelles. Il s’agit notamment d’en d’analyser les modalités sur la base de concepts issus de l’ethnologie (Sahlins, 1972) et leur application dans le monde de l’organisation (Wu et al., 2006).


1 Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. Texte extrait de : « L’Année sociologique », seconde série, 1924-1925, tome I.

 

En tant qu’objectif fondamental, l’efficacité de l’organisation suppose la capacité à coopérer. Or, d’après Alter (2002), la coopération est toujours un échange social. L’analyse de la coopération conduit donc à préciser la manière dont les acteurs articulent le registre du calcul et celui du don pour parvenir à coopérer. La théorie du don s’avère heuristique pour l’analyse des trois principales perspectives de la coopération en gestion (Alter, 2009) : les relations inter-firmes, les relations entre employeurs et salariés ainsi que les relations à l’intérieur des groupes. Elle permet également de comprendre pourquoi on donne (quelle que soit la nature de ce don). On rejette ainsi l’idée d’une coopération désintéressée et du don gratuit. En d’autres termes, tout don oblige l’acteur l’ayant reçu (Chabal, 2016). Cela ne peut se réduire à de l’altruisme ; le don correspond au contraire à un moyen stratégique pour obtenir quelque chose en retour. Pour autant, il ne s’inscrit pas dans une pure logique marchande.
En agissant sur les coopérations entre les acteurs, le don, selon Alter (2009), est un rouage du bon fonctionnement des entreprises. Il réaffirme la part « primitive » (ou sociale) de tout échange. Cette approche conduit à reconnaitre l’insuffisance des contrats pour réguler l’ensemble des relations de travail. En effet, ces relations contiennent aussi des logiques de coopération, c’est-à-dire d’échange de type don contre-don impliquant de donner, de recevoir et de rendre. Cette triple obligation structure les échanges coopératifs entre les individus mais aussi entre les organisations.
L’objectif de la présente réflexion est d’observer les modèles de la réciprocité dans une relation inter-organisationnelle particulière : le partenariat de coopération internationale entre collectivités territoriales d’Afrique et de France. Nous cherchons notamment à déterminer si, au sein d’un partenariat, le déséquilibre des échanges entraîne inévitablement son échec. Nous proposons d’abord de rappeler le cadre conceptuel de la réciprocité, de présenter ensuite les principales caractéristiques des partenariats de coopération décentralisée, et enfin de déterminer les modes de réciprocité mis en oeuvre dans le cadre de ces partenariats.

2. La réciprocité

La norme de réciprocité (Gouldner, 1960) prescrit de donner quelque chose en retour de ce que l’on a reçu. Prenant en compte la dimension injonctive, Marcel Mauss précise que la réciprocité conduit à trois obligations : donner, recevoir et rendre. Alter (2009) qualifie ce triptyque de cycle sans fin dans lequel donateurs et donataires occupent successivement une place puis l’autre. A partir de cette règle, il ne s’agit plus de don, mais plutôt d’échange en raison d’un élément essentiel : le contre-don.

2.1. La réciprocité comme norme sociale

La norme de réciprocité est clairement établie dans les systèmes d’échanges volontaires-obligatoires à vocation morale. Elle constituerait également une des dimensions fondamentales de la morale (Gouldner, 2008). On confère alors au don un caractère normatif. Une « pression » sociale et morale semble s’exercer sur chaque acteur. Le jeu de va-et-vient devient perpétuel car on se trouve dans des situations de créditeurs et débiteurs réciproques. La peur d’être redevable conduirait ainsi à multiplier les échanges. Cela crée et nourrit une relation.

2.2. Les types de réciprocité

A partir de Malinowski (1963), qui présentait la réciprocité comme un continuum de formes, Sahlins (1972) propose une typologie décrivant différentes configurations de la réciprocité. Celle-ci est établie en fonction de trois dimensions : le terme du retour (temporalité), l’équivalence du retour (valeur) et l’orientation de l’intérêt (intérêt personnel, intérêt mutuel, intérêt de l’autre).
Ces dimensions permettent de situer les modèles de réciprocité généralisée, équilibrée et négative, suivant un schéma composé de trois axes. La temporalité du retour correspond à la durée qui s’écoule entre le don initial (bien ou service) et son contre-don (le « remboursement »). Elle s’inscrit dans un continuum qui va de « simultanée » à « indéfinie ». La valeur du retour correspond à la mesure à partir de laquelle le don et le contre-don ont une valeur similaire. L’intérêt correspond à « la nature de l’engagement des partenaires dans le processus d’échange qui va de l’intérêt personnel, intérêt mutuel, à intérêt de l’autre » (Sparrowe & Liden, 1997, p.524). L’articulation de ces trois dimensions aboutit à des configurations formant un continuum allant de la réciprocité généralisée à la réciprocité négative.

La réciprocité généralisée
La réciprocité généralisée renvoie aux transactions à caractère potentiellement altruiste telle que l’aide ou l’assistance. La période de remboursement et l’équivalence des retours ne sont pas définies et la transaction est motivée par un faible intérêt personnel. Dans ce système, ce sont les personnes altruistes qui donnent et n’ont aucune attente en termes de période de retour ni de valeur du retour.
Pour Godbout (2007, p.151), le terme de réciprocité généralisée est utilisé au sens de distendu, lâche, imprécis. Sahlins (1972) parle de transaction à caractère altruiste dont le type idéal serait le « don pur » défendu par Malinowski. Le partage, le don libre, la générosité et l’hospitalité, sont des formes de réciprocité généralisée. La particularité réside dans le fait que l’obligation de rendre se révèle très peu astreignante. La réciprocité généralisée correspond dans la pratique à ce que Castel (2015) dénomme la réciprocité multilatérale.

La réciprocité équilibrée
Entre les formes généralisée et négative de la réciprocité, se situe la réciprocité équilibrée ou « symétrique ». Elle correspond à des échanges simultanés de ressources équivalentes. L’échange est direct. La réciprocité est ici conçue en terme d’équilibre strict ; la contre-prestation est l’équivalent culturellement défini de la chose reçue et ne souffre d’aucun délai. On note ainsi que les choses données font l’objet d’une estimation plus ou moins précise et doivent être restituées à court terme. Cette particularité confère à la réciprocité équilibrée une dimension plus économique que la réciprocité généralisée. Il s’agit donc d’un échange parfaitement symétrique. L’aspect matériel important au moins autant que l’aspect social, la réciprocité équilibrée engage moins personnellement les parties que la réciprocité généralisée.

La réciprocité négative
La réciprocité négative se caractérise par un retour fixé dans le temps, en équivalence à l’apport initial. Cette forme de réciprocité est caractérisée par la recherche d’un fort intérêt personnel. Selon Sahlins (1972), cela traduit l’effort d’acquérir impunément quelque chose pour rien (Narotzky & Moreno, 2016). Concrètement, il s’agit de formes d’appropriation et de transaction tendant à procurer un profit purement utilitaire. On se trouve donc devant un risque d’affrontement entre les parties porteuses d’intérêts distincts et concurrentiels, chacune étant désireuse de maximiser son profit aux dépens de l’autre.

C’est dans ce continuum (de la réciprocité généralisée à la réciprocité négative) que nous proposons de situer la coopération entre collectivités territoriales d’Europe et d’Afrique. Bien que celle-ci apparaisse plutôt comme un système de relations déséquilibrées (les collectivités d’Afrique restant les principales bénéficiaires des projets de développement), la relation partenariale entre collectivités reste marquée par un système d’échanges (et donc de réciprocité). Il convient d’observer les principales caractéristiques de la relation afin d’appréhender les mécanismes d’équilibre et les formes de réciprocité qui s’instaurent dans ces partenariats.

3. Les principales caractéristiques des partenariats

Pour qualifier la réciprocité entre les collectivités partenaires, nous avons étudié leur relation partenariale comme un système d’échanges similaires à celui des individus ou des sociétés primitives. Dans cette perspective, la réciprocité peut être conçue comme une attitude et/ou un comportement (qui serait fonction du degré d’internalisation de la réciprocité en tant que norme) par rapport à un objet qui peut être pourvu d’un contenu matériel ou immatériel et que s’échangent les partenaires.

Méthodologie
La présente étude repose sur l’étude de 22 cas de partenariats entre des collectivités territoriales à l’échelle internationale (France-Afrique). Il s’agit de partenariats de coopération qui associent 21 collectivités territoriales françaises et 15 collectivités territoriales africaines. Ces partenariats s’inscrivent dans le cadre de la coopération internationale et de l’aide au développement sous l’expression « coopération décentralisée » (loi du 6 février 1992). Au sein de ces partenariats, de nombreux projets sont mis en place et portés conjointement.

Pour comprendre ce système d’échanges, il importe donc de s’intéresser aux caractéristiques des partenaires, mais également à celles de leurs relations et à la formalisation qu’elles prennent.

Figure 1. Les variables de la réciprocité dans les partenariats de coopération décentralisée

3.1. Les caractéristiques des partenaires

Les caractéristiques des partenaires correspondent à l’ensemble des variables qui confèrent à chaque partenaire un potentiel de réciprocité ou, au contraire, qui tendent à l’amoindrir. Ces caractéristiques ont trait au système de ressources locales, aux motivations/visions de la coopération, à l’expérience avec le partenaire ou de la gestion de partenariats successifs, à la gestion d’un portefeuille de projets/programmes avec un seul partenaire ou la gestion d’un portefeuille de partenaires.

Tableau 1. Les variables des caractéristiques des partenaires dans l’analyse de la réciprocité

3.2. Les caractéristiques contractuelles du partenariat
La contractualisation du partenariat de coopération décentralisée s’effectue par le biais d’une convention. Celle-ci peut recevoir différentes dénominations (« pacte de jumelage », « convention de partenariat », « accord de coopération décentralisée »). Mais quelle que soit la dénomination retenue, certaines caractéristiques communes priment. On retrouve notamment l’engagement solennel et durable sur des enjeux d’intérêt commun1. Le degré de formalisation est une variable de la contractualisation qui joue un rôle important dans l’analyse de la réciprocité. A ce titre, l’intérêt principal de la contractualisation réside dans le fait qu’elle permet d’exprimer les attentes et besoins de chaque partenaire.
Les attentes et besoins peuvent se traduire en nécessités et obligations de réciprocité. D’un partenariat à l’autre, le contenu de la convention est variable. Les aspects sur lesquels nous pouvons insister sont : le type de formalisation et son contenu. En effet, la contractualisation peut être envisagée sous une forme forte, faible ou mixte.
La formalisation forte implique l’établissement d’une convention très détaillée, avec une précision des moyens de la collaboration, des secteurs d’intervention, des obligations respectives, etc. La formalisation faible présente des formulations générales, ce qui permet aux partenaires d’actualiser la convention ultérieurement. L’aménagement s’opère par des accords/avenants aux projets et programmes dans des domaines où des besoins sont observés au fur et à mesure du déroulement du partenariat. Le dernier type de formalisation concerne la conclusion d’un accord pluriannuel qui fixe, pour chaque domaine d’intervention, les objectifs et la programmation. La convention est alors assortie d’une série d’avenants opérationnels, à plus court terme.
En particulier dans sa dimension la plus forte, le formalisme peut ainsi conduire à poser les modalités de réciprocité telles qu’elles sont attendues par chacun des partenaires. Les questions d’intérêt, de valeur et de temporalité du retour sont alors intégrées à la convention selon des degrés différents. Ceci donne alors lieu à des formes de réciprocité distinctes. En ce qui concerne le contenu, certaines conventions présentent précisément les projets et les programmes de coopération décentralisée. En principe, ces projets sont la traduction conjointe des enjeux fixés au départ par les partenaires.
En fonction de l’objet de la convention et des projets (renforcement des capacités, échanges d’idées, de savoirs et savoir-faire, échanges culturels ou coopération à dominante économique), l’ampleur de la réciprocité est variable quant à son type, son mode et sa dimension. En ce sens, la thématique et la spécification du domaine d’intervention prédéterminent la réciprocité. L’étendue du portefeuille exerce également un rôle : plus le portefeuille de projets (portefeuille commun aux partenaires) est important et diversifié (dans les thématiques), plus il offre aux partenaires des opportunités de réciprocité. Dès sa formalisation, la contractualisation influence donc les mécanismes de la réciprocité développés au cours du partenariat. A ce titre, nous appréhendons la formalisation du partenariat comme un mode de gouvernance de la réciprocité entre les partenaires. Toutefois, ceci ne peut se concevoir indépendamment des caractéristiques relationnelles influençant ultérieurement la réciprocité.


1 Vade-mecum Direction de l’Action Extérieure des Collectivités Territoriales, 2012, p.22

3.3. Les caractéristiques relationnelles du partenariat
Les caractéristiques relationnelles ont trait à la qualité de relation ainsi qu’aux dimensions temporelles de cette dernière. La qualité de la relation est appréhendée au sens de l’estimation générale de la force de la relation, conceptualisée comme un construit composite et multidimensionnel intégrant les différentes facettes (profondément liées) de la relation partenariale. Nous évoquerons principalement les dimensions de la proximité, de la présence de liens émotionnels et de leur intensité.
Les liens émotionnels caractérisent la nature et l’intensité des liens sociaux qui existent entre les partenaires. L’aspect émotionnel évoque l’idée d’attachement que l’on retrouve également dans l’implication affective. Wu et al. (2006) établissent une corrélation positive entre l’implication affective et la réciprocité dans sa forme généralisée. Toutefois, ces auteurs ne déterminent pas si ces liens émotionnels conditionnent ou facilitent l’investissement (l’aide par exemple) ou l’acte de réciprocité. A l’instar des autres variables, on ne peut analyser leur impact indépendamment des caractéristiques générales du partenariat et des partenaires. La qualité de la relation fait également référence à la proximité et au degré d’interconnaissance des partenaires nécessaires à la compréhension des attentes et des besoins du partenaire.

L’intérêt est ainsi porté sur la congruence des valeurs des partenaires élaborés à partir des liens sociaux qui les unissent. En matière de réciprocité, cette mise en congruence est fondamentale.
Le degré de proximité et d’interconnaissance influence l’estime et la considération qui se manifestent dans les liens sociaux et le partage de valeurs. Estime et considération correspondent notamment à la manière dont est perçu le partenaire : un donateur, un donataire, un bailleur, un collaborateur, etc. Ces différentes considérations conditionnent potentiellement les attentes, prédispositions et comportements en matière de réciprocité. On note que, quelle que soit l’origine des répondants, il est clairement énoncé que la coopération décentralisée ne doit pas s’exercer dans une seule optique d’aide ou d’assistance (et surtout pas d’assistanat). Elle est essentiellement perçue comme un partenariat dont la réciprocité est l’un des principes de base.
Ces variables s’inscrivent dans un cadre temporel : l’ancienneté de la relation et son inscription dans la durée. Les caractéristiques temporelles déterminent également la nature de la réciprocité, attendue et vécue par les partenaires. L’orientation long-terme d’un partenariat présume de la possibilité de différer les bénéfices (retombées, contre-dons) au regard des potentialités des partenaires et des projets (actuels et à venir). En l’occurrence, il s’agit de la réciprocité généralisée. A l’extrême opposé, une orientation court-terme implique un « remboursement » immédiat. En ce cas, il s’agit d’une réciprocité négative. Nous présentons ainsi les modalités de chaque type de réciprocité dans les partenariats.

4. Quelle réciprocité dans les partenariats de coopération décentralisée ?
C’est en reprenant la typologie de Sahins et en nous appuyant sur les critères afférents à chaque type (Wu et Al., 2006) que nous pouvons qualifier les formes de réciprocité dans les coopérations décentralisées.

La réciprocité généralisée
La réciprocité généralisée dans les partenariats de coopération décentralisée peut être appréhendée comme la situation d’échange dans laquelle une collectivité apporte une aide sans attendre de retour de son homologue. Ceci s’exerce dans une période de temps prédéterminée mais relativement longue et sans précision a priori de la forme ou de la nature de la chose qui est octroyée en retour. L’aide correspond à un transfert de ressources (techniques, humaines, financières) sans préjuger des conditions de ce transfert, c’est-à-dire sans préjuger de savoir si la source d’aide s’implique dans la réalisation, s’il y a coopération ou substitution totale vis-à-vis du groupe ou de la structure aidée. Elle peut être l’objet principal d’une relation ou n’en être qu’un élément parmi d’autres (DGCID1 2004, p. XIX).
Le « remboursement » (ou l’acte de réciprocité) dépend des possibilités temporelles et matérielles du receveur. En l’occurrence, ces possibilités sont ici étroitement liées aux capacités et caractéristiques du partenaire d’Afrique. Dans une situation de réciprocité généralisée, la temporalité est habituellement étendue ; nous en déduisons que cette forme est davantage observable dans des partenariats de longue durée ou pour lesquels les partenaires souhaitent s’inscrire dans la durée. Dans le premier cas, l’antériorité de la relation et ses caractéristiques influencent les modalités de la réciprocité. L’endettement créé par le passé est remboursé à une période indéterminée. Dans le second cas, ce sont les perspectives futures qui conditionnent les modalités de la réciprocité. Ainsi, le désir de poursuivre la relation implique une souplesse dans le délai et dans les modalités de remboursement des dettes contractées dans le temps présent. L’antériorité de la relation et les perspectives futures sont interreliées et c’est leur conjonction qui garantit le maintien et la poursuite de la relation.
Pour définir la réciprocité généralisée, Wu et al. (2006) proposent de retenir différentes caractéristiques suivantes :
– l’aide (ou la contribution) est non conditionnée à la contribution du partenaire ;
– l’aide peut être fournie même en cas d’absence de liens émotionnels entre les partenaires ;
– l’aide et les investissements sont désintéressés ;
– l’aide peut dépasser le niveau de contribution du partenaire bénéficiaire.
Les différences de moyens propres aux collectivités partenaires conduisent en effet à un déséquilibre des contributions financières respectives. A ce titre et quasi-systématiquement, les collectivités françaises apportent une contribution nettement supérieure à celle de leurs partenaires africaines.
Bien que le financement soit un levier essentiel pour la réalisation des projets, l’intérêt accordé par les bailleurs au montant des contributions respectives est relatif. D’un point de vue symbolique, il importe surtout que les collectivités d’Afrique puissent apporter une forme de contribution. L’acte de contribution revêt ainsi une valeur symbolique. Par exemple, une collectivité africaine peut définir sa contribution par la valorisation du temps consacré à la réalisation d’un projet, de la mise à disposition de personnels, de véhicules ou encore de locaux, etc. Au final, contributions et bénéfices ne sont pas strictement de mêmes niveaux entre les partenaires. Selon Castel (2015) pour éviter l’instrumentalisation de la réciprocité, il faudrait que la réciprocité inégalitaire (dans laquelle les bénéficiaires sont des assistés) et la réciprocité entre pairs (dans laquelle les bénéficiaires sont des clients) évoluent vers une réciprocité multilatérale (dans laquelle les bénéficiaires sont des parties prenantes). Dans cette perspective, il est nécessaire que partenaire le bénéficiaire soit respecté et puisse dicter ses conditions. Son intervention l’amène à devenir un acteur n’ayant pas uniquement accès à des biens et des services, mais intervenant sur leur définition et leur construction.
Enfin, la contribution des collectivités d’Afrique prend souvent la forme d’apport culturels qui ne sont pas systématiquement valorisés (car difficilement valorisables). En définitive, la réciprocité généralisée laisse place à l’émergent, à l’inattendu: une marge est offerte au partenaire en terme de temporalité et de valeur du retour. Ceci n’est pas le cas en situation de réciprocité équilibrée.


1 Direction Générale de la Coopération Internationale et du Développement. « Convention d’objectif avec Cités Unies France. Evaluation de la convention d’objectifs (2000-2003) », MAEE, Paris.

La réciprocité équilibrée
La réciprocité équilibrée correspond à une situation d’un échange dans lequel le partenaire, ayant perçu une aide, doit « rembourser » son partenaire bienfaiteur avec quelque chose de même valeur et dans un délai court. Il s’agit d’un échange simultané de ressources équivalentes.
Les critères d’observation de la réciprocité équilibrée sont :
– le souci pour l’intérêt mutuel ;
– l’importance accordée à l’équivalence des contributions et des bénéfices tirés du partenariat ;
– l’ajustement des contributions aux efforts du partenaire ;
– la manifestation réciproque d’intérêt pour le succès du partenariat.
Les déplacements (missions) et les échanges de ressources humaines constituent les principaux exemples de réciprocité équilibrée. Cela concerne la mobilité internationale des jeunes des collectivités partenaires, des professionnels, des élus, des délégations, etc. Ces échanges s’accompagnent toujours d’un enrichissement culturel. La mobilité internationale, notamment des jeunes, est ainsi particulièrement valorisée dans les délégations d’élus accompagnés de techniciens. Ces délégations sont régulières et observables dans la quasi-totalité des cas étudiés. Cela participe notamment à l’accroissement du degré d’interconnaissance des partenaires et à l’enrichissement mutuel. Le motif, la fréquence, ainsi que le sens des déplacements, sont à prendre en compte. Pour la majorité des situations étudiées, on relève une mobilité dans les deux sens et dans des horizons temporels relativement courts (eu égard aux dispositions administratives et financières à prendre pour l’organisation de ces déplacements. En définitive, la réciprocité équilibrée obéit à un mécanisme d’équité, d’égalité entre les partenaires, contrairement à la réciprocité négative.

La réciprocité négative
La réciprocité négative correspond à la situation dans laquelle le partenaire est guidé par son seul intérêt ; il cherche à le maximiser au détriment de celui de son homologue (bénéficiaire de ses services).
La volonté de domination est aisément perceptible. Les critères d’observation de la réciprocité négative sont :
– le sentiment que le partenaire est susceptible d’agir à l’encontre du partenariat ;
– l’aide est conditionnée par l’intérêt personnel ;
– on peut percevoir un déséquilibre majeur entre les bénéfices et les contributions au partenariat (sentiment d’iniquité) ;
– les attentes, en termes de bénéfices, sont supérieures au niveau de contribution initial ;
– celui qui maximise son profit fait fi de l’intérêt de son partenaire (égoïsme) ;
– l’augmentation de la contribution est accompagnée d’une demande d’efforts disproportionnés au partenaire ;
– ce dernier doit fournir des efforts en dépit d’un mauvais climat relationnel.
Au sein des situations de coopération que nous avons étudiées, nous n’avons pas identifié de cas de réciprocité négative, en tout cas confirmable. Certes, le déséquilibre entre les bénéfices et les contributions respectives est régulièrement souligné. Mais il ne peut à lui seul permettre de conclure à une réciprocité négative.
Bien sûr, les différences de moyens entre les collectivités partenaires créent un sentiment de déséquilibre lié à une situation d’inégalité favorable au partenaire d’Afrique. Néanmoins, les intentions et les attentes sont clairement définies dans la convention. Le fait que la collectivité d’Afrique soit la première bénéficiaire identifiée ne fait pas d’elle un partenaire avide d’aide et de bénéfices au détriment de son partenaire de France. Nous ne pouvons donc considérer ces critères comme des signes d’une réciprocité négative, intéressée et dépourvue d’altruisme. Par ailleurs, cette conception de la réciprocité semble incompatible avec toute forme de coopération. Au mieux, elle ne se résume qu’à un transfert (aide unilatérale) ou à une seule transaction et non à une chaine de transactions.
Selon Trivers (1971), la réciprocité peut toujours se développer, y compris lorsque les parties ne peuvent pas s’engager dans le retour d’une faveur ou le « remboursement d’une aide ». Il A travers une théorie de jeux simples, il montre que la coopération émerge comme une stratégie stable (programmée) dans laquelle les individus veulent donner une faveur même sans attendre de retour. L’échange répété d’une faveur représente un arrangement mutuellement avantageux. Toutefois, les individus n’ont pas besoin de le dire explicitement ou d’en avoir pleinement conscience.
Dans les partenariats étudiés, les types de réciprocité équilibrée et généralisée constituent les types dominants. La réciprocité équilibrée nécessite des ajustements positifs afin d’équilibrer le partenariat.

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